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Patrick Basset, Dokever : « Il n’y a pas de limite à l’ultra-distance »

5 sept.
5 min de lecture

Fort d’une expérience terrain de plus de quinze ans sur les plus grands événements sportifs outdoor, Patrick
Basset, médecin, cofondateur de Dokever et d’Ultra Sports Science, porte un regard éclairé sur l’évolution du trail, et plus particulièrement sur l’ultra-distance.


« L’ultra s’est principalement développé par le trail. Il y a eu une période, au début des années 2000, où les marathons et courses sur route sont arrivés à une sorte de saturation et on a vu spontanément les gens, en quête de nature et de liberté, passer du road au trail running, avec progressivement des formats de plus en plus longs», explique-t-il.

Un mouvement « ultra » qui a été initié dès les années 80 avec les 100 miles américains, mais aussi avec des épreuves comme la Diagonale des Fous, le Marathon des Sables, la 6000D ou encore avec le boom des raids aventure. Avec la multiplication des courses de trail et des formats de longues distances, l’ultra s’est ouvert à un public plus large, avant de toucher d’autres disciplines, comme le vélo et la nage en eau libre. « L’ultra-cycling connaît un succès grandissant, notamment autour de l’organisation Race Across, qui tire la discipline. Il y a aussi un vrai phénomène actuellement autour de la natation avec l’Ultra Swim 33.3 », observe Patrick Basset.

 

Le profil des coureurs


Qui sont ces adeptes de l’ultra ? « En fait, que ce soit en trail, à vélo ou en natation, on retrouve deux types de profils. Il y a des personnes qui ont été abîmées par la vie et qui ont besoin de s’échapper dans le défi de l’ultra-distance, comme le Marathon des Sables, à cause d’une maladie, d’un échec, d’une rupture... Et puis, il y a un autre type de participants, plus réguliers, souvent des cadres supérieurs, qui ont une vie professionnelle ultra-intense, qui se rajoutent une complexité parce que c’est complexe de faire de l’ultra-distance pour donner du sens à leur vie. Ils vont chercher cet isolement, cet éloignement, ce besoin de nature et de dépassement de soi ». Ultra-intense, ultra-distance, la vie professionnelle et la vie sportive viennent à se confondre. « Ces cadres “plus-plus“ vont chercher dans le sport ce dont on a généralement besoin dans le monde de l’entreprise. Je m’explique : les problématiques du monde de l’entreprise sont d’aller toujours plus haut, de développer toujours plus, et donc être rapide, efficace. Et ce que ces personnes pratiquent dans le sport leur sert dans le monde de l’entreprise. Par exemple, comment se nourrir ? Comment dormir ? Comment s’hydrater ? Comment connaître son corps et adapter son corps à l’environnement extérieur, au froid, au chaud ? En fait, dans la vie professionnelle, c’est la même chose ». Dans l’ultra-distance, la motivation n’est pas la même que celle qu’on observe dans le sport de compétition. « Ce n’est plus la quête de la pure performance sportive qui prime, comme au marathon où le principe est d’améliorer son temps, de se mesurer au chronomètre ». En ultra, l’objectif est de réussir son défi. « Dans le road running, c’est le chrono qui prime, tandis qu’en ultra c’est d’être finisher ».

 

© UTMB® Franck Oddoux
© UTMB® Franck Oddoux

Toujours plus loin


Les distances proposées en ultra, en particulier dans le vélo, sont de plus en plus longues. Y a-t-il une limite à ce que l’Homme peut réaliser ? « L’ultra-cycling est un bon exemple, à condition de le faire avec rigueur, ce qui est le cas de Race Across. On arrive à concevoir des distances assez pharaoniques de 2 000 km, et pourquoi pas de 3 000 km. Je pense qu’il n’y a pas de limite à l’ultra-distance ! Il faut bien entendu une éducation et des règles à poser pour ne pas franchir trop vite les étapes. Mais qui pouvait imaginer, il y a 25 ans, qu’il y aurait autant de coureurs chaque année sur les 170 km autour du Mont-Blanc ? Je pense sincèrement que l’ultra va générer progressivement des formats de plus en plus longs et qu’il y aura des épreuves de trail de 200 à 300 miles, qui dureront peut-être huit jours. Dans les raids multisports aussi, on verra les formats et leur intensité s’agrandir. Que ce soit à pied, à vélo ou à la nage, on va voir arriver des concepts toujours plus fous ». D’ailleurs, le Grand Raid de la Réunion se serait-il appelé Diagonale des Fous s’il avait été créé aujourd’hui ? Il y avait 500 coureurs au départ à la première édition de la Diag en 1989, avec un taux d’abandon de 64%. Désormais, ils sont près de 3 000 chaque année, avec un taux d’abandon de 24%. « Les coureurs sont mieux entraînés, mieux préparés et mieux équipés. Le matériel et les vêtements du traileur se sont beaucoup allégés, les chaussures ont plus d’amorti... La nutrition a pris une place importante dans la préparation, pendant et après l’effort. C’est très bien, mais il y a encore beaucoup de progrès à faire. Par exemple, il faut bien plus augmenter les apports salés pendant la pratique sportive. La question de l’hydratation et de la surhydratation est également importante. Il convient aussi d’avoir une vraie réflexion sur le sommeil et la manière de gérer son repos ».

 

S’adapter aux conditions


Avec l’évolution climatique, va-t-il aussi falloir apprendre à faire du sport par fortes chaleurs ? « C’est en effet une question d’actualité. Il faut que l’on apprenne à gérer le chaud, que ce soient les sportifs individuellement ou les organisateurs d’épreuves. C’est notre rôle de les conseiller afin de prendre les devants en traitant les pathologies liées à la chaleur et prévenir les accidents graves. Plutôt que d’arrêter de pratiquer ou d’interdire les courses, il va falloir s’organiser en conséquence, de la même manière que les organisateurs de marathons ont évolué sur le sujet de l’arrêt cardiaque en disposant des défibrillateurs tous les 200 mètres ». En s’inspirant aussi de l’expérience médicale acquise par l’organisation du Marathon des Sables, par exemple, qui a fait courir sous des températures de 35° à 40°, voire plus, près de 40 000 personnes depuis la création de l’épreuve en 1986 par Patrick Bauer.


Mais il y a aussi une face cachée de l’ultra-distance, rarement évoquée, comme le souligne Patrick Basset, « c’est la désocialisation induite par la préparation ». Amis, famille, la pratique de l’ultra a une incidence directe sur les relations sociales. « Cela peut s’avérer déstructurant pour le noyau familial, parce que toute la famille ne peut pas suivre cet engagement. C’est assez classique, mais il est vrai que le noyau familial peut en souffrir. Donc il est nécessaire de rester vigilant. Et pour éviter cette désocialisation, il faut intégrer les autres maillons de la chaîne sociale, rendre ce sport inclusif à la famille, aux proches ». Et Patrick Basset d’évoquer les scènes sur la ligne d’arrivée à l’UTMB ou autres, avec « les papas qui portent leur bébé dans les bras ou ces couples qui tombent dans les bras l’un de l’autre... Je trouve qu’il est important de garder dans l’ultra-distance ces valeurs humaines. D’ailleurs, on ne retrouve pas cette même ambiance sur l’Ironman, qui reste dans la culture ultra-élite autour d’un show ultra intense ».

Pour Patrick Basset, finalement, l’Homme est en train de démontrer sa capacité à s’adapter au climat et à repousser toujours plus ses limites. /// EG


 

 

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